Interview de Joël Robuchon accordée au Figaro
Dans une interview accordée au Figaro, le célèbre chef multiétoilé présente pour la première fois son projet de restaurant à orientation végétarienne, qui ouvrira à Bombay, fin 2013.
On peut dire que les légumes ont fait un long voyage depuis votre apprentissage…
Joël ROBUCHON - On les considérait comme une garniture. On retirait même ce qu'il y avait de plus intéressant, de meilleur. On réalisait alors ce qu'on appelait des légumes «tournés». C'était presque ma spécialité: les tailler en sept côtés égaux comme un ballon de rugby: carottes, pommes de terre, navets… Le répertoire s'arrêtait là avec les champignons, les choux, les haricots verts et les épinards, trop cuits, que nous rafraîchissions dans beaucoup trop d'eau glacée.
Paradoxalement, le plat icône de votre carrière reste la fameuse purée!
La pomme de terre à cette époque (1981) se faisait à la vapeur ou à l'anglaise (cuite à l'eau). J'ai pensé la présenter en purée onctueuse avec une tête de cochon. Au début, j'opérais avec des bintjes. Puis, après un banc d'essai réalisé pour la revue de Philippe Simon, La Bonne Cuisine, avec Pierre Perret, nous sommes tombés sur la ratte. Ce fut une révélation, avec son goût de châtaigne. Au fil du temps, j'ai juste réduit l'importance du beurre. Pour un kilo de pommes de terre, j'étais à 300 grammes ; je suis passé à 200. Pareil pour le sucre, je réduis. Pour un litre de glace à la vanille, nous tournions autour des 300 grammes, on vient de passer à 180 grammes!
Aujourd'hui, vous nous annoncez une ouverture intrigante à Bombay. Qu'allez-vous y faire?
Mon constat est simple. C'est maintenant que se jouent les dix prochaines années. Elles s'appuieront sur la santé, et en cela, la cuisine végétarienne sera l'un des axes de cette évolution. Je veux être là. Voilà pourquoi, malgré l'avis de mes proches collaborateurs, j'ai décidé d'ouvrir un Atelier à Bombay à la fin de l'année. J'ai besoin d'apprendre leur cuisine et de suivre leur talent pour jouer avec les légumes et les épices. On n'imagine pas combien un simple plat de lentilles, de pois chiches, de courgettes ou de soja peut être grand… Aujourd'hui, je suis un apprenti, je recommence à zéro.
La cuisine végétarienne est-elle la panacée?
Bien sûr que non. Je crains que là, hélas, nous ne connaissions de sérieux problèmes. Souvenez-vous de cette histoire de germes biocontaminés il y a deux ans en Allemagne. Il y a trop de pesticides dans ce domaine.
Est-elle vraiment de la gastronomie?
Oui, regardez ce que font Alain Passard et Frédéric Anton avec une simple betterave. Le tout, c'est de ne pas s'enfermer dans la haute gastronomie et ses prix astronomiques, mais de rester sur terre. À l'image de ce que nous avons fait dans les Ateliers créés il y a dix ans: de la haute cuisine abordable avec un service convivial. Pas besoin de se compliquer la vie et de multiplier les prix par trois (étoiles).
La cuisine végétarienne arrive donc, qu'est-ce qui est fini, du coup?
La cuisine moléculaire, qui est allée trop loin avec ses additifs. Les gens ont besoin d'être rassurés, aujourd'hui. Même les jeunes ne souhaitent plus être étonnés à tout prix… Mais vous savez, la cuisine fonctionne par cycles. Nous quittons la cuisine sophistiquée pour aller vers plus de sagesse, ensuite ça tournera encore. La simplicité reste l'un des plus durs des challenges. Je rêve de voir le concours du Meilleur Ouvrier de France se jouer autour d'un panier de légumes!
